climat : le lobby nucléaire prend position

Climat : le lobby nucléaire prend position au plus haut niveau
31 janvier 2015 |  Par Jade Lindgaard

L’ONU prépare un forum des entreprises pour le climat à Paris, en lien avec le sommet des chefs d’État, la Cop 21, en décembre. Parmi ses organisateurs, se trouve une salariée d’Areva, qui pense essentiel de donner une place au nucléaire. Brice Lalonde, patron du sommet, « trouve plutôt sympa de la part d’Areva de nous filer quelqu’un ».
·  2015, année climat. En décembre à Paris, un sommet des chefs d’État, la Cop (« conférence des parties ») 21, doit déboucher sur un nouvel accord international contre le dérèglement climatique. Ce n’est pas la seule échéance. En mai, l’Unesco accueillera le Business and Climate Summit : des PDG internationaux y sont invités à présenter leurs « solutions » pour réduire les émissions de CO2 ainsi que leurs « recommandations » sur les meilleures politiques publiques à mettre en place. Plus d’un millier de participants sont espérés. C’est une idée de Brice Lalonde, ancien ministre écologiste des gouvernements Cresson et Rocard, ex-ambassadeur du climat auprès de Jean-Louis Borloo sous la présidence Sarkozy et désormais conseiller spécial du Global compact, une initiative de l’ONU lancée en 2000 pour développer la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. En France, le Global compact est présidé par Jean-Pascal Tricoire, président de Schneider Electric. Lalonde, détaché par New York, conseille l’émanation hexagonale de la plate-forme onusienne dans la perspective de la Cop 21.

« L’idée est que les entreprises disent aux gouvernements de quoi elles ont besoin pour avancer, explique Brice Lalonde. Elles sont prêtes à passer des accords dans l’aérien, le ciment, l’éclairage…, mais elles ont besoin d’un cadre à long terme. Elles savent que le changement climatique est là et qu’elles ne peuvent y échapper. » Des industriels en demande de régulations publiques et de contraintes environnementales ? On se croirait dans un rêve bio. Dans la note de présentation du Paris Business and Climate Summit, dévoilée lors du dernier forum de Davos, le langage est plus brutal : « Réduire les émissions de carbone peut garantir la croissance économique, assurer le développement humain et protéger le capital naturel. » Du pur plaidoyer pro-business, certes habillé de vert.

Ainsi, une séance plénière du Business and Climate Summit doit s’intituler « intégrer le climat dans l’économie mondiale », et non, au hasard, transformer l’économie pour sauver le climat, ou comment prospérer sans croissance. Le programme provisoire reflète une ambition climatique très modérée : « rendre la société bas carbone désirable », développer l’« innovation vers un monde bas carbone », et « renforcer les capacités et la résilience ». Rien sur la sobriété énergétique, la « décarbonisation profonde », pourtant prônée par l’ONU, l’économie circulaire, les renouvelables.

Une précédente version se montrait pourtant plus précise et plus ambitieuse : « comment réaliser des transports bas carbone soutenables à grande échelle », « pour la régulation économique et une concurrence équitable », « donner un prix au carbone », pouvait-on y lire.
Extrait
                            d'une version précédente du
                            programme du sommet.Extrait d'une version précédente du programme du sommet.
Sur ces sujets ultra-sensibles, les programmateurs du Business and Climate Summit ont à l’évidence préféré éliminer les mots qui fâchent dans les conseils d’administration. « Ce n’est qu’un draft », répond Brice Lalonde, qui se réjouit qu’« une impressionnante quantité de partenaires soient prêts à marcher avec ça. L’idée n’est pas de rester entre soi (sous entendu, entre écologistes ndlr). » L’idée est bien par contre, d'ici la Cop 21, de relayer massivement ces messages aux décideurs politiques et aux négociateurs de tous les pays d’ici. « Habituellement, à chaque Cop précédente, se tenait une réunion du business, résume Lalonde. Mais elle n’avait aucune influence sur le sommet, et aucun suivi n’était fait au sein des entreprises, entre deux conférences. » D’où l’idée de ce sommet inédit du business, six mois avant l’événement diplomatique, pour élaborer une plate-forme de demandes des entreprises que chacun s’efforcera ensuite de promouvoir auprès de son gouvernement. Décupler le pouvoir du lobbying grâce au prestige du label de l’ONU sous la bannière de la cause climatique : c’est le pari d’un gain en influence. En septembre dernier, Ban Ki-moon en a appelé directement aux industries et à la finance pour pallier les défaillances et les blocages des négociations diplomatiques. Le coût du sommet des entreprises est estimé à 300 000 euros. Pour y intervenir, en table ronde ou en plénière, voire les deux, les PDG paient un ticket compris entre 10 000 et 30 000 euros.
Les entreprises ne sont pas seulement courtisées par le Business and Climate Summit. Elles mettent aussi la main dans le cambouis de son organisation. Tout le CAC 40 est représenté dans son comité de pilotage, par le biais de divers réseaux d’influence : Afep, Entreprises pour l’environnement (EPE), le Medef, le Cercle de l’industrie, le Conseil mondial du business pour le développement durable (WBCSD) et le Global Compact France – où Total, l’un des plus gros pollueurs nationaux, figure deux fois.

Une société est, néanmoins, encore plus présente que les autres. C’est Areva, le groupe nucléaire français, qui a carrément placé une de ses cadres parmi les programmateurs du sommet : Myrto Tripathi, son ancienne directrice de l’offre nouveaux réacteurs, notamment sales manager pour le carburant nucléaire en Inde entre 2009 et 2011. Entre 2013 et 2014, elle fut aussi auditrice à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Tripathi a été mise à disposition par Areva, qui continue de la payer, « mais c’est comme si elle était employée par nous », explique Charlotte Frérot, responsable de la communication du Global Compact. « Nous ne sommes pas là pour représenter les intérêts du nucléaire mais nous avons besoin de toutes les énergies et de toutes les compétences. » La spécialiste en nucléaire n’occupe pas une position stratégique, insiste le Global Compact France. À y regarder de plus près, elle est tout de même en charge du « livre blanc des solutions » qui doit être publié dans la foulée du sommet. Et participe au choix des intervenants des table rondes. C’est Jean-Marc Jancovici, ingénieur et grand spécialiste en réduction du carbone, animateur du think tank Shift Project (qui figure parmi les organisateurs), qui a glissé son nom à Brice Lalonde.

·  « J’ai trouvé plutôt sympa de la part d’Areva de nous filer quelqu’un »

Brice
                            Lalonde, photographié pour le Global compact
                            (DR).Brice Lalonde, photographié pour le Global compact (DR).
Peut-on être payé par la principale industrie nucléaire française et sélectionner les PDG invités à s’exprimer sur ce qu’il faut faire pour sauver le climat sans tomber dans le conflit d’intérêts ? Au téléphone, Brice Lalonde semble ne pas comprendre notre question : « J’ai trouvé plutôt sympa de la part d’Areva de nous filer quelqu’un. » Il explique que le Global Compact n’a pas les moyens de rémunérer ce type de personne et que « c’est une manière de contribuer en nature au sommet ». Mais est-il déontologique d’employer la salariée d’une industrie directement intéressée au résultat de la conférence ? « Le nucléaire est une énergie sans carbone », répond d’abord Lalonde, qui se contredit aussitôt en expliquant qu’il aurait tout aussi bien pu demander la même chose à « Philips, Unilever ou GDF Suez ». On lui fait remarquer qu’en pleine débâcle commerciale de l’EPR, l’argument climatique est peut-être le dernier espoir marketing du groupe français et qu’il a tout intérêt à se positionner sur le marché du « bas carbone ». Il nous répond que « le nucléaire, j’essaie de l’aborder avec calme. On est obligé de faire avec. J’essaie d’intégrer ça dans mon logiciel, mais je ne pense pas en dépendre. Il n’y a pas de complot ». À ses yeux, le Business and Climate Summit a « choisi de ne pas dépendre des entreprises ». Mais pourtant, Areva rémunère directement une de ses proches collaboratrices… Il balaie l’argument : « C’est une personne parmi trente autres. Une personne payée par Areva, ça n’a aucune influence sur notre sommet, c’est garanti par moi. »

Pourtant, la salariée d’Areva a bien tenté d’offrir une place de choix à l’industrie de l’atome lors de ce sommet stratégique. Dans un courriel envoyé à ses collègues, que Mediapart a pu lire, elle explique : « Je pense essentiel que nous ayons un représentant de l'énergie nucléaire en tant qu'intervenant dans la table ronde “Énergie” », car « le nucléaire est une des solutions aujourd’hui sans laquelle nous ne parviendrons pas à relever le défi du changement climatique ». Et aussi parce que « les entreprises n'ont pas les réticences du grand public ou des ONG. Si on veut être crédible dans notre volonté de se faire leur porte-parole, on ne peut pas ignorer le nucléaire dans notre approche du débat climatique ».

Sa requête a-t-elle été entendue ? Impossible de connaître à ce stade la liste des participants au sommet des entreprises. Le Global Compact refuse de la communiquer.
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Ce n’est pas la première fois que le rôle du Global Compact est mis en question. Prakash Sethi et Donald Schepers, chercheurs à la City University de New York (CUNY), estiment que le Global Compact n’a pas amélioré les pratiques de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) qui s’en réclament. Cet échec lui a fait perdre en crédibilité, l’a éloigné des organisations de la société civile et rendu très dépendant du monde des affaires.  

Nul ne peut reprocher à l’ONU d’inciter les entreprises à réduire leurs émissions de CO2. Mais le Global Compact pratique un mélange des genres qui risque de porter atteinte à la crédibilité de son sommet des entreprises : officiellement destiné à promouvoir l’engagement des acteurs privés dans la lutte contre le dérèglement climatique, rien ne garantit qu’il ne soit guère plus qu’une caisse de résonance du lobbying des industries. Or, parmi les producteurs d’énergie, d’agroalimentaire ou de biens informatiques, certains ont beaucoup à perdre si se mettent en place des politiques drastiques de sobriété énergétique et de préservation des ressources naturelles.
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01/02/2015

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