agriculteurs : un autre sillon

Revue de presse hebdomadaire

Bonne fin de semaine !

Agriculteurs, ils creusent un autre sillon (Terra Eco)

10-05-2012
(Photo Anaïs Gerbaud)
 

Certains agriculteurs se sont affranchis de l’industrie semencière, qui produit des variétés stériles. Depuis dix ans, ils se regroupent et entraînent de plus en plus de collègues dans leur sillon. Reportage en Haute-Vienne.

On est à la fin du mois de mars, c’est jour d’égrainage de maïs chez Paul Pénicaud, éleveur de volailles bio à Château-Ligoure, à moins de 20 km au sud de Limoges. Frédéric Martel l’a rejoint. Cet éleveur de 60 vaches laitières est installé en bio au Châtenet-en-Dognon. Tous deux cultivent quelques hectares de maïs pour leurs animaux. Dans ses sacs, Frédéric a emmené 25 kilos d’épis à réduire en grains avant les semis. Comme la sélection, c’est une tâche que ne font plus les agriculteurs depuis bien longtemps, depuis que la plupart achète les grains prêts à semer à des entreprises spécialisées.

Frédéric et Paul, eux, ont préféré tout bonnement jeter les bons de commande. Depuis deux ans, ils gardent une partie des épis récoltés pour les semer l’année suivante. Ils ne dépendent plus non plus des variétés commerciales, qui dégénèrent en deux ou trois ans. Les graines qu’ils utilisent sont maintenant des variétés paysannes, aussi appelées « variétés-populations ». Pas de propriété intellectuelle, pas de taxe qui tienne non plus. Libre de droit, l’utilisation de ces semences repose sur un système comparable à celui des logiciels open source. Un régime qui s’oppose à celui des semences traditionnelles, inscrites au catalogue officiel des variétés et protégées par un certificat d’obtention végétale (COV).

Des grains jaunes, rouges, gros, biscornus…

Les deux agriculteurs se connaissent depuis qu’ils participent à des réunions et des formations avec l’association Agrobio Périgord, l’une des premières à développer l’autoproduction de semence. Ils ont conclu un contrat. La première année, l’association leur fournit une poignée de graines de la variété qu’ils souhaitent. En échange, l’année suivante, ils s’engagent à redistribuer une partie de leur récolte une fois que la variété a évolué. Car l’autre objectif, c’est de régénérer la diversité génétiquede ces semences paysannes, tombées dans l’oubli pendant plus de cinquante ans. Pour toucher du doigt cette diversité, il suffit d’observer les caisses se remplir de grains jaunes, blancs et rouges. Puis de les remuer d’un revers de main, de sentir les petits grains, les gros, les biscornus…

A quoi ressemble leur travail ? Tandis qu’ils réduisent les épis en grains pour les semis, ils racontent le processus de fabrication et expliquent leurs motivations.

Les semences paysannes par Terraeconomica

L’égrainage terminé, Frédéric a un léger mouvement de recul. « Si vous montrez ce qu’on fait et ces machines à des agriculteurs conventionnels, c’est certain qu’ils ne vont pas avoir envie de faire la même chose ! », réalise l’éleveur laitier. Concentré sur son ventadour, machine à trier le grain du siècle dernier, il s’inquiète de paraître rétrograde. Et de fil en aiguille, en vient à la question du rendement. « On arrive à 90 quintaux, 60 une mauvaise année, contre 110 en conventionnel. », admet Frédéric. « Mais en conventionnel, il me fallait vendre 20 quintaux pour payer ma semence ! ». A en croire Paul, la charge de travail supplémentaire n’est pas insurmontable, il l’évalue à environ « quatre jours par an ». Pour l’aviculteur, faire sa semence n’est qu’une étape vers la réappropriation du métier : « Il faut se demander si on veut plutôt connaître notre sol, réfléchir au fonctionnement de la plante, ou alors si on se veut se servir du sol seulement comme d’un support ! »

La biodiversité réduite à peau de chagrin

Agrobio Périgord et les paysans portent l’espoir de bousculer la génétique. « Semer la biodiversité », c’est le slogan de leur campagne de mobilisationmenée avec d’autres représentants agricoles. Leur première motivation est simple : ces agriculteurs considèrent que l’industrie n’est pas en mesure de leur fournir une semence génétiquement adaptée à leur ferme.

Militants et paysans accusent aussi l’industrie semencière, française et mondiale, d’avoir réduit la biodiversité agricole. Leurs griefs sont appuyés par un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) de 1999. On y apprend que le patrimoine génétique de nos plantes cultivées s’est réduit comme peau de chagrin : « Environ 75% de la diversité phytogénétique a disparu depuis le début de ce siècle à mesure que, dans le monde entier, les agriculteurs abandonnaient leurs multiples variétés locales et cultivars traditionnels pour passer à des variétés à haut rendement, génétiquement uniformes. » La FAO établit aussi que « plus de 90 % des variétés agricoles ont disparu des champs des agriculteurs et [qu’]aujourd’hui, 75% des aliments de la planète proviennent d’à peine 12 espèces végétales ». Quelques décennies ont suffi pour en arriver là. Si en France, les entreprises de sélection sont constituées d’une majorité de PME, une dizaine de multinationales comme Monsanto et Bayer se sont accaparé le marché. Les semences paysannes, elles, sont restées en sommeil pendant quasiment un demi-siècle. Pour les ressemer, il a fallu fouiller aussi bien les greniers des vieux paysans que les frigos de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra).

Le spectre de la loi

En Limousin, Paul, Frédéric et d’autres se préparent à rejoindre une association de la semence, dont la création est imminente. C’est indéniable, la pratique reste marginale. Sur 500 000 exploitations en France, seules quelques milliers s’y adonne selon le Réseau semences paysannes (RSP), qui rassemble les acteurs locaux comme Agrobio Périgord. Mais c’est un chiffre en constante augmentation d’après Guy Kastler, délégué général du Réseau. En ligne de mire, toujours la même intention : « se réapproprier l’autonomie du paysan ». Cela touche aussi l’agriculture traditionnelle, où des exploitants peuvent « trouver le même intérêt économique. » A l’inverse, tous les agriculteurs bio ne sont pas enclins à faire leur semence. « C’est simple, les variétés-populations sont instables, hétérogènes, décrypte Guy Kastler. Les semer ne permet donc pas de fournir des produits standardisés demandés par la grande distribution et les circuits industriels, qu’ils soient bio ou non. »

Galvanisés par leurs premiers résultats et l’évolution future de leur maïs, Frédéric et Paul ne sont pas prêts de faire machine arrière. Malgré la menace de la loi. Car pour le moment, l’échange - non le commerce - de ces semences n’est autorisé qu’au titre d’une dérogation, celle de l’expérimentation. Mais la récente loi du 8 décembre 2011 relative aux certificats d’obtention végétale (COV) pourrait changer les choses. Prévue à l’origine pour encadre l’utilisation des semences du catalogue, elle pourrait étendre la taxe imputable aux agriculteurs qui veulent ressemer une partie de leur récolte aux variétés paysannes. Le RSP s’alarme de l’« annonce d’un décret » dans cette loi qui ne limite plus les règles aux seules semences destinées à une exploitation commerciale, « mais les étend à toutes celles qui sont destinées à être plantées ou replantées ». Reste à savoir comment les décrets d’application vont trancher. Sans hésiter, Frédéric et Paul prévoient de désobéir à la loi, si elle est appliquée telle quelle. « C’est la terre qui nous donne ça, ils vont taxer des gènes qui sont dans la nature ! », s’indigne Paul. Même sentiment pour Frédéric, pour qui le système contraint « les agriculteurs à acheter ce qui leur a été volé ». Leurs craintes s’estompent vite, ils ne croient pas à une traduction de la loi dans les faits. Ils vont bientôt semer leur maïs. Et aucun vent ne semble pouvoir en disperser les graines.

Lire l’interview de Véronique Chable, ingénieur à l’INRA de Rennes, coordinatrice de plusieurs programmes de recherche sur les semences paysannes.

Semences paysannes : un avenir sans pesticide et sans OGM est possible

10-05-2012
(Des semences paysannes de maïs (Photo Anaïs Gerbaud))
 

Y a-t-il un autre avenir que les OGM pour une agriculture sans pesticides ? Véronique Chable, ingénieur à l’INRA le pense. Pour elle, les semences paysannes permettraient de relever le défi du changement climatique et de rendre l’agriculture biologique viable.

Véronique Chable est ingénieur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) SAD, à Rennes. Comme ses collègues, elle a commencé sa carrière par la recherche sur les semences commerciales. Mais face à leur pauvreté génétique et à leur incompatibilité avec l’agriculture biologique ou à faibles intrants, elle s’est tournée vers les semences paysannes il y a dix ans. Au même moment, des agriculteurs faisaient le même constat et commençaient à se regrouper pour réapprendre le travail de sélection et de recherche.

Le travail de Véronique Chable ? Donner un coup de pouce à ces agriculteurs en cherchant les ressources génétiadaptées à leur terroir et approfondir la recherche sur la sélection à la ferme pour améliorer la performance des productions et leur capacité d’adaptation. Elle accompagne notamment des agriculteurs sur le développement des variétés paysannes de maïs. Un travail de recherche porté au niveau européen, comme au sein du programme SOLIBAM [1].

Terra eco : Quel est le problème des semences qu’on trouve dans le commerLes variétés majoritairement présentes dans le commerce sont issues des travaux de sélection de variétés hybrides F1 qui ont été conçues pour répondre aux exigences du marché des semences. Elles sont homogènes et stables pour être facilement protégées par leur obtenteur et identifiables lors de leur inscription au catalogue officiel des variétés. Elles ont été sélectionnées sur des terrains habitués aux intrants chimiques, engrais et pesticides, pour optimiser les pratiques de l’agriculture conventionnelle. Elles ne sont donc pas adaptées à l’agriculture biologique qui cherche à optimiser le terroir sans ces intrants.

Mais le rendement est plus faible avec des semences paysannes qu’avec des hybrides...

Le rendement n’est pas le critère premier, mais une stabilité des performances de la variété dans des conditions climatiques variables pour un terroir donné. Par exemple, les agriculteurs souhaitent que les variétés-populations soient moins gourmandes en eau, et puissent se passer d’irrigation.

Dans ce rapport de la FAO (Food and agriculture organization), on lit que « depuis le début [du XXe] siècle, quelques 75% de la diversité génétique des plantes cultivées ont été perdus », notamment à cause des pratiques de l’industrie semencière. Comment en est-on arrivé là ?

C’est simple : dans un hybride F1 (semence conventionnelle, ndlr), toutes les plantes sont identiques. S’il y a mille hectares d’un hybride F1 à 10 plantes au m² dans une région, cela représente 10 fois 10000 fois 1000 plantes identiques, donc aucune diversité ! C’est contre-nature. Et en plus, le fonds génétique des hybrides est moins diversifié que celui des populations. Au contraire, les variétés-populations (semences paysannes, ndlr) ont une base génétique très large.

Pourquoi, selon vous, les agriculteurs ont-ils intérêt à faire leurs semences ?

La sélection de populations est plus rapide et plus simple que les schémas de sélection de variété hybrides F1 des firmes semencières. Les agriculteurs peuvent espérer des premiers résultats satisfaisants au bout de trois ou quatre ans. Mon objectif est d’aider les agriculteurs pour qu’ils deviennent autonomes dans leur projet de sélection. Pour le maïs, nous nous intéressons particulièrement à la qualité du produit, notamment les qualités gustatives pour relancer cette plante en alimentation humaine.

Vous voulez dire qu’une semence paysanne de maïs peut donner un maïs plus savoureux ? Pour quelle raison ?

Dans les maïs populations, on trouve une diversité de variétés qu’on n’a plus chez les hybrides. Dans le Périgord, on travaille avec des chefs cuisiniers qui sont ravis de retrouver une qualité de semoule ou de farine, introuvable par ailleurs, pour des recettes traditionnelles.

Donc ce maïs n’a pas seulement un intérêt pour la biodiversité, ses qualités gustatives sont un argument commercial non négligeable...

On ne cherche pas la vente à tout prix : on cherche à développer des productions qui protègent l’environnement, font vivre les agriculteurs, satisfassent les consommateurs, locaux principalement et mettent en valeur la culture locale.

Quel est votre avis sur la dernière loi qui vise à taxer ou interdire la réutilisation des semences traditionnelles et potentiellement celle des semences paysannes ?

Les paysans doivent continuer à se battre pour l’abroger. Mais je ne pense pas qu’elle puisse réellement s’appliquer dans les champs. Mon but, en tant qu’ingénieur à l’INRA, est justement d’amener les décideurs à adapter la réglementation à la réalité des champs. Dans les années 60, les chercheurs ont aidé à la création du système réglementaire actuel pour favoriser le développement des variétés de l’agriculture conventionnelle. Aujourd’hui, le chercheur doit continuer à faciliter le dialogue entre les praticiens du terrain et les décideurs politiques, notamment en matière de réglementation.

En Europe on constate pourtant un essor des brevets accordés sur des plantes, que certains pays autorisent la culture du maïs OGM... Ne sentez-vous pas un décalage entre les moyens européens qui vous sont accordés et cette tendance ?

Les deux systèmes ne peuvent pas cohabiter, c’est évident. Si des cultures de maïs OGM sont autorisées, cela risque de contaminer nos semences paysannes et leur faire perdre leur identité. Elles deviendraient impropres à l’agriculture biologique pour laquelle les OGM sont interdits. Mais je crois à une évolution des mentalités. Le pétrole va devenir de plus en plus rare, les pesticides et les engrais de plus en plus chers. L’agriculture conventionnelle va se trouver confrontée à de plus en plus de difficultés économiques. Ce système sera amené à évoluer lui aussi.

Sentez-vous une réelle volonté politique ? Vos collègues de l’INRA partagent-ils votre opinion ?

Au niveau européen et international, certainement !

[1] « Développer des stratégies combinant la sélection végétale et l’innovation agronomique pour l’agriculture biologique et l’agriculture à faibles intrants ». Ce programme qui s’étend de 2010 à 2015 rassemble 12 pays européens et africains. Auparavant, Véronique Chable a participé au programme « Sélection conservatrice, amélioration génétique et production des semences », dont les objectifs et résultats sont consultables ici (http://www.farmseed.net/related_pub...)

 


12/05/2012

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